Tandem - Édito de Gilbert Langlois

Édito de Gilbert Langlois

Cher public,

Les formes de populisme et de radicalité auxquelles nous assistons aux niveaux international et national affectent nos consciences, nos pensées, nos croyances, nos sensations, nos émotions. Comment interroger les démons qui s’emparent du monde, la décadence des puissants et l’inertie du peuple ?

Nous avons l’art, pour ne pas mourir de la vérité, disait Nietzsche. Pour ne pas rester dans l’impasse d’un présent intempestif, nous avons l’art.

Les artistes de cette saison proposent des sonographies et des vidéographies du monde, capturent des visages et des récits multiples. Ils nous partagent leurs regards sur les défis contemporains, ils expérimentent. Avec les outils qui sont les leurs, les artistes de cette saison travaillent « à même le monde ». Il revient à une scène comme TANDEM d’être partenaire de ces projets, qui sont autant de signes de vie, nous aidant à comprendre à quel monde nous sommes présents. Dans ses Antimémoires (1967), André Malraux affirmait : Le monde de l’art n’est pas celui de l’immortalité, c’est celui de la métamorphose.

Durant la saison 2025–2026, en réunissant une scène française et internationale très ouverte sur le monde, nous nous sommes efforcés d’affirmer une approche joyeuse de l’art. Cette nouvelle saison préserve les temps de joie collective si précieux et c’est un fort désir de métamorphoses qui nous accompagne. Le ver devient chenille puis papillon, l’éphémère a été chrysalide, la grenouille commence par être têtard... La métamorphose a été une source infinie de récits et pas uniquement dans le domaine de la biologie. À travers le temps et l’histoire, partant de récits liés à des métamorphoses, autrices et auteurs de grand talent ont pu interroger la barbarie, le cauchemar politique, la question de l’identité, de l’exil. En littérature et en philosophie, la métamorphose est à l’origine de fictions qui permettent de qualifier, en passant souvent par la métaphore, le caractère humain. Dans le roman intitulé La Métamorphose, « la matrice » de Kafka est une protestation contre un régime d’autorité qui continue de nous parler aujourd’hui. Ovide, Orwell, Virginia Woolf… et beaucoup d’autres ont excellé dans le genre. La métamorphose des formes et des récits fait surgir de l’à-venir, pour s’affranchir de certaines injonctions, de certains conditionnements, pour célébrer la vie et la liberté, pour habiter autrement un monde, sans cela voué au cataclysme.

Sur les plateaux de TANDEM, le choix des artifices, leur pertinence, leur cohérence plastique, l’originalité des formes font entendre d’autres narrations. L’intuition des artistes vient éclairer la pensée et guider ainsi le geste qui précède toute métamorphose.

Le théâtre de cette saison est un théâtre populaire, exigeant, singulier, profondément actuel. L’écriture est souvent la matière première du geste artistique, elle constitue « la matrice » de récits sur la puissance des rêves, le roman familial, l’enfance, la découverte de soi ou encore l’absence. Entre documentaires et fictions, d’autres formes conjuguent théâtre et cinéma, dans certains cas elles exposent de manière critique la fiction du politique. Elles se réinventent en direct, dans des enquêtes sensibles où les parcours se croisent, se répondent et dialoguent. Peu à peu, les trajectoires individuelles dessinent une polyphonie du monde contemporain, portée par une génération qui fait de la résilience une manière d’avancer. Il y a ces expériences troublantes, d’une indescriptible beauté, à mi-chemin entre spectacle et performance. Ces formes composent un environnement sensoriel fait de montage cinématographique, de lumières et de sons, utilisant parfois le vent pour sculpter les personnages ou carrément certains effets pyrotechniques. Face à la montée du fascisme et des populismes, ces spectacles interrogent la manière dont les images façonnent silencieusement nos imaginaires. Faisant dialoguer le passé et le présent, les rendez-vous avec les musiques ponctuent ces métamorphoses. Par des relectures inattendues des œuvres, ils soulignent l’intemporalité de ce que l’on nomme « le grand répertoire », ils renouvellent l’expérience du concert. Une installation sonore immersive ponctue cette programmation. Faisant du son l’élément central de la perception, ce dispositif est au service d’une expérience d’écoute intime, hors du temps. La puissance du langage corporel, dans une forte complicité avec la musique donne naissance à des ballets chorégraphiques ininterrompus, hypnotiques, détournant les codes du ballet classique pour révéler une écriture explosive. Captations et images filmées, soumises aux algorithmes, nourrissent de nouvelles grammaires chorégraphiques. Tout au long de cette saison, le cinéma de TANDEM vous accueille et vous propose une programmation particulièrement riche, dialoguant avec les propositions sur plateaux, inventant elle aussi d’autres futurs possibles.

Polyphonies renaissantes, créations hybrides et performatives viennent célébrer la diversité artistique, la pluralité des esthétiques et des pratiques, la liberté d’expression des artistes. Les discours s’enchevêtrent pour créer un kaléidoscope de métamorphoses irrésistibles et sans frontières. Que cette saison débordante soit partagée. Qu’elle tienne la haine à distance ! Qu’elle nous rassemble ! Qu’elle devienne vôtre !

Je vous espère et vous souhaite une très belle saison.
Gilbert Langlois, directeur