Édito, Saison 2022-23

Cher public,

Empruntons de nouveaux chemins.
Partageons des émotions familières.
Faisons l’expérience du dépaysement.
Dans la paume du poète, passons les frontières pour entendre d’autres langues, d’autres sons, d’autres silences.
L’essentiel n’est pas dans l’utilité des oeuvres mais dans leur capacité à toucher nos existences.
Faire tenir les mots ensemble !
Pour appréhender les imaginaires, ne pas hésiter à y aller par quatre chemins :
- là où théâtre, cirque et danse dessinent des communautés inédites,
- là où naissent des récits de vie, personnels ou familiaux, où s’épanchent les destinées,
- à la découverte d’oasis propices aux rendez-vous inclassables, déplaçant le regard,
- là où voix et instruments transforment les mots en notes, en sonorités à fleur d'âme.


Là où théâtre, cirque et danse dessinent des communautés

Dans One song, Histoire du théâtre IV, Miet WARLOP explore, avec ses créatures étranges mi-humaines mi-objets, la condition humaine et ce qui fait communauté, dans une performance très physique. Les danses urbaines et les danses folkloriques se rencontrent dans Carcass, de Marco DA SILVA FERREIRA questionnant les notions d’héritage, d’identité culturelle. Qu’est-ce qu’on garde et qu’est-ce qu’on jette pour forger une mémoire commune ? Dans Le Cycle de l’Absurde, à partir des personnalités et des capacités acrobatiques des interprètes, Raphaëlle BOITEL dessine une humanité qui nous embarque dans un enchevêtrement de micro séquences existentielles. Avec ses portés acrobatiques de haut vol, Dans l’espace d’Alexandre FRAY offre la vision d’une humanité constituée d’êtres, à la fois très différents et très dépendants les uns des autres. Dans Backbone, dix jeunes acrobates virtuoses et deux musiciens australiens repoussent les limites du geste circassien. Ils mettent à l’épreuve la relation à l’autre et soulignent la beauté du collectif. Dreamers est une pièce chorale construite à partir des témoignages de vingt jeunes acteur.rice.s, au terme de trois années passées au sein de l’école du Théâtre national de Bretagne. Ce projet est nourri de ce qu’ils ont confié à l’auteur-metteur en scène Pascal RAMBERT, sur leurs aspirations, leurs défis, leurs rêves communs. Dans One shot, huit danseuses portées par le mix musical d’un DJ, enchaînent solos expressifs et séquences collectives, dans un irrépressible désir de danser ensemble.

Là où naissent des récits de vie, personnels ou familiaux, où s’épanchent les destinées

Ces récits nous parlent de filiations, de rencontres, de construction de soi, de quêtes d’identités, du mystère de cette vie qui s’écoule, entre hier et aujourd’hui. Les récits les plus intimes se transforment parfois en histoire universelle. L’histoire d’une famille est souvent indissociable de celle d’un pays.
Dans Mes parents, Mohamed EL KHATIB revient sur la notion de famille pour en explorer les « angles morts ». Des jeunes gens d’une vingtaine d’années évoquent le regard tendre et cruel qu’ils portent sur leurs parents.
Après deux années de pandémie le Parcours Face à la mer, reprend force et vigueur avec deux spectacles libanais, Tomorrow is the best day of my life (Demain est le meilleur jour de ma vie) de Yara BOU NASSAR, Evidence of Things Not Seen (Preuve de choses invisibles) de Stephanie KAYAL et un spectacle palestinien Losing it (Perdre la tête) de Samaa WAKIM. Ces spectacles sont portés par des femmes artistes qui mêlent la petite histoire à la grande, s’interrogent sur l’impact de la vie en zone de guerre dans la formation de l’identité. Elles sont les témoins de ruines devenues souvent très (trop) familières.
Aurore MAGNIER raconte comment elle est devenue une Sirène. Dans ce récit, s’entremêlent trois thèmes : la quête identitaire, la sororité, les trajectoires singulières… Devenir de la Cie La Bande passante livre un écho universel des émotions, des espoirs et des doutes qui caractérisent l’adolescence, cette période où l’être est en pleine construction. Pour Élodie SEGUI, la pièce Andromaque de Jean RACINE raconte la tragédie des passions où quatre coeurs se cherchent, se manquent ; s’en suit l’effondrement d’un monde, à la frontière du burlesque. Dans Filleuls, Lucien FRADIN explore avec humour les questions d’identités et de transmission. Il expose les problématiques des minorités sexuelles et laisse entrevoir d’autres familles possibles. Toutes les choses géniales (inspiré du texte de l’auteur anglais Duncan MACMILLAN) est un solo d’acteur qui aborde le sujet tabou du suicide, sous la forme d’une ode à la vie. Dans Écrire sa vie, partant du texte Les Vagues de Virginia WOOLF (moins un roman qu’un long poème en prose), les interprètes de Pauline BAYLE donnent chair aux pensées intimes de six destinées ; six amitiés confrontées aux mouvements de la vie, au temps qui passe.

À la découverte d’oasis propices aux rendez-vous inclassables, déplaçant le regard

Le point commun de ces rendez-vous est une résistance au formatage. Le recours à l’oeuvre disparaît au profit de la mise en place d’expériences artistiques singulières.
Dans Osmose, Mercedes PEÓN convoque des images d’archives, notamment celles des ouvrières d’une usine de porcelaine en Espagne ; un monde industriel qui fut le lieu, à fois, du travail et de la domination, en même temps que celui de l’émancipation par l’éveil politique. Promise me de KABINET K rassemble enfants et adultes pour une danse intuitive, organique, non formatée par une maîtrise technique, qui se développe à partir des mouvements de très jeunes danseurs. Der Lauf de la compagnie Vélocimanes Associés est un cabaret chamboule-tout, sans paroles, joyeusement insolite, avec un jongleur en costume cravate portant un seau sur la tête. Dans Baùbo, du nom d’une petite prêtresse irrévérencieuse de la mythologie grecque, Jeanne CANDEL poursuit son entrelacement de musique et de théâtre, confronte joyeusement le répertoire baroque aux expressions scéniques contemporaines. C’est à la lumière de ses combats que le metteur en scène David BOBÉE aborde Dom Juan, pièce qu’il perçoit comme pouvant être classiste, sexiste et glottophobe. Face au « bug » du monde contemporain, le chorégraphe Étienne Rochefort riposte avec Bugging, une pièce pour neuf interprètes traversés par une énergie vibratoire irrépressible ; tics exacerbés, spasmes et dérèglements corporels. Les gros patinent bien est un cabaret de carton, une épopée hilarante, un hommage au théâtre pauvre, avec deux comédiens. Le spectacle Sentinelles mis en scène par Jean-François SIVADIER convoque trois figures d’artistes, trois visions différentes de l’art, trois finalités ; l’art pour l’art (qui serait au-dessus de tout), l’art en prise avec le monde (donc politique), l’art comme aventure intérieure (introspectif et sans rapport avec le monde). Dans All Over Nympheas, Emmanuel EGGERMONT s’inspire des Nymphéas de Claude MONET, pour livrer une composition chorégraphique et plastique, en constante transformation, allant du réalisme à l’abstraction. Antigone en Amazonie de Milo RAU porte la tragédie d’Antigone au coeur de la forêt amazonienne pour questionner, avec des militants indigènes, la violence écocide d’un état complice de l’industrie agroalimentaire ; un théâtre en miroir du réel.

Là où voix et instruments transforment les mots en notes, en sonorités à fleur d'âme

Les écritures musicales, d’hier ou d’aujourd’hui, font l’objet d’une vingtaine de rendez-vous, tissant d’inépuisables correspondances sonores et émotionnelles, avec de grands interprètes.
Ensembles baroques, chanteuses et chanteurs aux voix majestueuses, pianistes virtuoses, quartet de trompettes… Ils nourrissent des rencontres inattendues ; Stabat mater de PERGOLÈSE, incandescent avec une direction et des interprètes très inspirés, des vocalités tout aussi savantes que populaires ; plongée dans les mystères du baroque latino-américain ; redécouverte d’une compositrice et pianiste virtuose, parmi les plus importantes du XIXe siècle ; Samba brésilienne transposée dans un cadre contemporain où les frontières entre instrumentistes et danseurs n’existent plus ; musiciens du jazz expérimental qui font le boeuf avec des griots du Mali (ou plutôt des griottes qui viennent bousculer une tradition largement masculine) ; figure clé de la scène jazz américaine de l’après-guerre se trouve ressuscitée par un big band virtuose…
Faire tenir les mots ensemble c’est favoriser un langage commun.
Notre moyen de communication le plus courant est devenu l’ordinateur. Les réseaux sociaux se prêtent de moins en moins à la nuance. Les mots y sont très souvent vidés de leur substance. Nous voyons de moins en moins la beauté des visages à qui nous nous adressons.
Pour reprendre les mots d’Edgard MORIN, « la barbarie froide et glacée du profit illimité, qui domine la civilisation actuelle, progresse plus vite que les forces de salut ». Poutine avec sa haine en a accéléré le cours. Après un déplacement récent en Palestine pour rencontrer des artistes, comment ne pas évoquer ici l’apartheid exercé par les israéliens contre le peuple palestinien ; homicides, fragmentation des populations, dépossession des terres et des logements, ségrégation et contrôles incessants… Autant de violations du droit humanitaire international, depuis plus de vingt ans. Ailleurs les colères et les désespoirs montent aux quatre coins d’un monde fragmenté, tandis que la glace continue de fondre.
Dans l’attente des nouveaux paradigmes d’un monde d’après, c’est une philosophie de la rencontre et de la nuance, un espoir en l’humanité, qu’il faut retrouver.
L’espace modeste du théâtre doit offrir une liberté de regard et d’imaginaire, pour remettre de la nuance et de l’enchantement, un certain bonheur de la contemplation. Le poète a cette capacité à tenir les mots ensemble tout en s’effaçant derrière eux. Je songe à ces mots du poète Jean-Michel MAULPOIX * :

« Je m’efforce pour un temps,
de faire tenir les mots ensemble
C’est mon métier ma douleur
mon usure ma respiration de noyé
Je lie en bouquets ou en gerbes
les preuves de ma disparition
Et je projette sur vos cheveux
des pétales de cerisier blancs
Afin que se fortifie dans vos coeurs
la pensée de l’amour. »


Que la traversée de cette saison soit un voyage avec ses ciels radieux, ses récits, ses visages ; ceux qui nous sont familiers, ceux qui nous bouleversent et que l’on suit parfois jusqu’à l’extrémité d’un quai !
L’équipe du TANDEM se réjouit de vous accueillir.

Gilbert Langlois,
directeur du TANDEM Scène nationale

* Jean-Michel MAULPOIX ; extrait de Rue des fleurs, éd Mercure de France