Édito, Saison 2021-22

Il dit non avec la tête, mais il dit oui avec le cœur,

Il dit oui à ce qu'il aime, il dit non au professeur.
Il est debout, on le questionne, et tous les problèmes sont posés.

Soudain le fou rire le prend et il efface tout,

Les chiffres et les mots, les dates et les noms,
Les phrases et les pièges.
Et malgré les menaces du maître,
Sous les huées des enfants prodiges,

Avec les craies de toutes les couleurs, sur le tableau noir du malheur,
Il dessine le visage du bonheur.


Jacques Prévert, Le Cancre (1946)


Cher public

Confinements et couvre-feux à répétition ont contribué à l’écriture, par effraction, d’un épisode particulier de notre histoire. Les technologies nous ont permis de garder la relation avec autrui et dans un même temps nous ont individualisés. Les visages étaient sur les écrans, les émotions et les mots manquaient derrière les masques. Inégalités sociales, inégalités des traumatismes sont apparues un peu plus chaque jour, et dans le même temps une réelle vulnérabilité. Quel est ce monde dans lequel nous évoluons les yeux rivés sur les écrans à longueur de journée, où tout le monde finit par singer tout le monde, en congé de l’être jusqu’à la vacuité 

C’est par de nouvelles quêtes existentielles, que nous pourrons résister à la mondialisation du temps et des comportements, nous remettre à vivre ensemble. Une force du théâtre se situe dans sa capacité à raconter le monde de mille et une façons, à être un refuge pour éprouver les visages de notre époque. 

Cette saison est une saison anniversaire ! Nous fêtons les 10 ans du TANDEM et les 30 ans de l’Hippodrome, première scène du Nord-Pas-de-Calais à obtenir le label de scène nationale. 

Sur les plateaux du TANDEM, le théâtre, la danse, la musique, le cinéma, le cirque sont réunis pour fêter ce double anniversaire. Faisons en sorte que tout se transforme en récits et que ces histoires viennent nourrir une mémoire commune déjà foisonnante. Que la succession des rencontres de cette saison fasse « parcours », pour aller au-delà du beau artistique et pour laisser émerger les pensées qui n’ont pas encore de visages 

Le propre des œuvres est de montrer, de donner à voir. Ce n’est pas un hasard si certains artistes de cette saison nous invitent à faire l'expérience de l'absolu. Ils trouvent des angles de vue, expérimentent, déplacent les limites admises, trouvent la bonne distance. 

Il y a les poèmes empreints d'amour et de mort.

À la lumière des événements liés à la pandémie, Grief & Beauty (Douleur et Beauté) est un grand mélange de mortalité et de beauté. Aux côtés des deux comédiens Arne De Tremerie et Johan Leysen, deux interprètes non professionnels. Tous ont été en contact avec la mort. Pour préparer ce travail, Milo Rau, a souhaité interroger des personnes âgées, des biologistes, des chanteurs d'opéra... Les Dévorantes de la jeune artiste belge Sarah Espour est un théâtre hybride qui utilise les éléments du concert : mots, images, chant et ses propres compositions musicales. Par des récits intimes, très forts, elle revient sur son enfance, l’amour, la sexualité. Elle se dit très inspirée par les jeunes femmes des films de David Lynch et de Catherine Breillat, traversées par un même désir de transgression. Expérience cathartique et sacrificielle, avec Liebestod de la metteuse en scène espagnole, performeuse des extrêmes, Angélica Liddell. Avec Liebestod, autrement dit « la mort d'amour », elle se place aux origines tragiques du théâtre, mais aussi de la corrida. Pour elle, dans ces deux liturgies, c’est la conscience humaine qui est donnée en miroir. L’Eros est parent de la tristesse jusqu’à la mort. Le sang versé a besoin de la poésie. Ambiance de port et de hangar désaffecté dans Quai ouest mis en scène par Ludovic Lagarde. Dans l’écriture de Koltès, il y a une urgence à dire, une poésie et une rhétorique insensées. La marginalité des personnages renvoie à celle des films de Kazan, Tarkovski ou Jarmusch. Au centre de toute relation humaine, le commerce. À l’heure où notre histoire est confrontée à la question complexe et tragique des frontières et des migrations, Quai ouest est un miroir tendu à notre Europe repliée sur ses frontières. Dans Le Ciel de Nantes, Christophe Honoré recompose le récit de son histoire familiale sur plusieurs décennies. Les membres de cette famille sont incarnés par des acteurs, comme pour un ultime travail de mémoire, une dernière réunion de famille. Les amours, les désillusions, les blessures remontent. Les personnages, à fleur de peau, restituent l’empreinte du lien familial par-delà les années. Ils nous ont oubliés de Séverine Chavrier est une adaptation de La Platrière, de Thomas Bernhard. Cela parle de l’entre-soi, de la brutalité entre les murs des maisons et des vies qui s’atrophient parce qu’au fond il manque le courage de créer. Outside du metteur en scène russe Kirill Serebrennikov rend hommage à Ren Hang, poète et photographe chinois qui sublimait la grâce d'une jeunesse chinoise. Censurés, attaqués par ces pouvoirs en place de plus en plus autoritaires, ces deux artistes ont des histoires personnelles et des oeuvres qui se font écho. Ils ont créé un art libre qui leur ressemble, un art qui met à mal la morale dominante et le totalitarisme. 

Il y a les récits remarquables de vies minuscules. 

Pas de grand malheur ou de grande douleur dans ces récits mais l'impression d'être invisible au monde, ce qui rend leurs figures, particulièrement émouvantes. Le travail sur le mineur, le banal trace le portrait en creux de l’homme désenchanté du monde d’aujourd’hui. Alchimistes, artistes-inventeur, bricoleurs géniaux puisent ici dans la richesse de l’ignorance et parfois de l’idiotie, très souvent par le rire ; une recherche essentielle. 

Ainsi la bagarre, de Lionel Dray et Clémence Jeanguillaume, est un exaltant cabaret fantasmatique, une épopée masquée et musicale. Lionel Dray poursuit le travail entrepris avec Les Dimanches de Monsieur Dézert, à partir de courts récits symboliques, au caractère familier, qui nous renvoient au cinéma burlesque, de Keaton ou de Tati. Dans Terces (du verbe tercer, acte « de labourer la terre pour la troisième fois »), Johann Le Guillerm dédie le cirque aux pratiques minoritaires, ces pratiques qui n'ont pas d'utilité. Mais ce qui l'intéresse, c'est moins d'en montrer que d'en inventer de nouvelles. La piste et le chapiteau constituent pour cet anti-héros, un fabuleux terrain de jeu pour des expérimentations plastiques, utopiques, cocasses, venant perturber nos certitudes, à contre-courant du prêt-à-penser. Pour préparer Gardien Party, Valérie Mréjen et Mohamed El Khatib sont partis à la rencontre des gardiens de musées du monde entier. Sur scène dix gardiens de nationalité différente, acteurs secrets, veilleurs en veilleuse, témoins sensibles, évoquent leur travail, leurs souvenirs, leur rapport au temps, aux visiteurs et aux œuvres d’art, ainsi que leur invisibilité. Dans Aucune idée, Christoph Marthaler donne la parole à d’autres figures à la marge, farfelues et solitaires, enfermées dans leurs petites manies. Graham Valentine (acteur longiligne, pince-sans-rire) et Martin Zeller (joueur de viole de gambe) explorent un phénomène mondial : le déficit de connaissance ; survient-il davantage individuellement ou en groupe ? est-il héréditaire ? On passe du burlesque le plus irrésistible à l’absurde.

Pour la danse c’est le corps qui trouve la langue, en reflet parfois, d’aspirations spirituelles et cosmiques. 

Il y a aussi les écritures acro-chorégraphiées, les jeux du cirque et le cirque des mots ; autant de rituels ouverts à notre interprétation.

Les Contes Immoraux de Phia Ménard viennent nourrir des récits mythologiques, des allégories philosophiques et des fables politiques. Dans les trois contes, Maison mère, Temple père, La Rencontre Interdite, Phia Ménard dénonce l’ultra-libéralisme, les formes d’exclusion, le patriarcat. Ces contes sont une prière pour l’Europe, pour retrouver de l’humain et de l’essentiel. Pour son spectacle Ombres portées, Raphaëlle Boitel réunit trois interprètes autour du mât chinois et du mât pendulaire, du Free-run et de la danse-contorsion. C’est un univers visuel fait de clairs obscurs, de jeux d’ombres, d’apparitions et de disparitions  ; une écriture autour des thèmes du corps et de la femme. Falaise, de la compagnie franco-catalane Baro d’evel, mêle mouvement, acrobatie et musique. Huit acteurs acrobates, un cheval capricieux, des oiseaux tantôt amicaux, tantôt agressifs, évoluent dans un cachot creusé à même une falaise. Ce spectacle dépeint une famille qui tente d’échapper à la noirceur qui l’entoure ; une humanité en plein vertige, un univers mystérieux, proche du cinéma de Tarkovski ou de Wenders. 

Les musiques amènent d’autres représentations du monde, ouvrent d’autres espaces mentaux. 

Elles participent à la prose de la vie, favorisent l’attraction des corps. Il y a les harmonies idéales et les chants d’intranquillité.

Le Papillon Noir est un monodrame opératique, pour voix, ensemble instrumental, chœur et dispositif électronique, sur une musique de Yann Robin et un texte de Yannick Haenel mis en scène par Arthur Nauzyciel. Nous suivons la méditation d’une femme, rentrée chez elle après un accident de voiture. Vagues successives d’émotion, flux de conscience, nous plongent au cœur d’une densité charnelle de souvenirs, aux confins de la vie et de la mort, du sacré et du profane. Dans Tumulus, François Chaignaud et Les Cris de Paris dessinent une communauté chantante et dansante, entièrement a cappella. Requiem in memoriam Josquin Desprez de Jean Richafort, Dies Irae, Missa pro defunctis d’Antonio Lotti, Musik für das ende de Claude Vivier sont quelques-unes des œuvres qui composent la matière idéale pour créer cette communauté.

Il y a le discours de l’anthropocène. interrogeant la responsabilité du capitalisme dans la destruction de la planète. 

François Grémaud revient avec Auréliens, une proposition élaborée à partir d’une conférence donnée par Aurélien Barrau, à l’Université de Lausanne, en 2019, sur ce qu’il a appelé « Le plus grand défi de l’histoire de l’humanité ». Aurélien Patouillard, comédien, reprend cette conférence en s’adressant à nos cœurs plus encore qu’à nos raisons. Arborescence programmée de Muriel Imbach, est né d’ateliers de réflexions dans les établissements scolaires de la Suisse et de rencontres avec des scientifiques et des philosophes. Elle fait un parallèle, entre les réseaux qui relient les plantes, notamment les réseaux d’une forêt, et les réseaux sociaux, qui relient les humains.

De septembre à décembre émerge une forme de laboratoire vivant, le Lab, pour favoriser l’innovation territoriale. La richesse artistique et culturelle de la scène nationale vient nourrir de nouveaux modes de coexistence, des processus collaboratifs dynamiques, inédits, sincères, entre acteurs culturels et ressources du territoire. Le Lab favorise la rencontre avec les publics pour lesquels l’art n’est, ni immédiat, ni primordial. 

Les temps du Lab accordent à l’œuvre, la liberté d’apparaître ou pas. 

À l’intérieur ou hors des lieux habituels, des affiliations esthétiques, des familles culturelles, ces démarches doivent engendrer ensuite leurs propres horizons. 

Le désir est toujours une anticipation de quelque chose.

Voici un aperçu de cette saison anniversaire, davantage pour nommer ici quelques étapes, quelques figures d’un parcours ; dans un premier temps pour dire oui avec la tête. 

Et ensuite avec le cœur, échappant au rationalisme de ces temps de moins en moins pourvu de valeurs immatérielles et de spiritualité, faire apparaître le visage du bonheur.

Très belle saison !

Gilbert Langlois, directeur